• rédaction pourrie

                Vingt-deux heures ; le ciel n'est plus qu'une bulle noire entourant la Terre, caché par des nuages gris. Elle va bientôt arriver, la femme qui illumine mon visage. Je l'attends patiemment entourant mes boucles de cheveux bruns et en chantonnant sourdement. Il commence à se faire tard et mes paupières sont lourdes. Céleste n'a jamais eu de retard. Je suis si anxieuse que mon cœur se met à battre la chamade. J'ai pris la peine de lui faire son plat favori, je voulais que ce soir soit encore différent des autres. Je ne comprends pas pourquoi je n'entends pas ses jambes franchir le seuil de la porte.

                Vingt-trois heures trente, mon corps est épuisé d'espérer. Dehors, la pluie et l'orage ont envahi la ville. L'odeur de l'encens flotte dans la maison, mon estomac est noué. Je meurs d'inquiétude pour elle, et la pluie me rend fébrile. J'ai soudainement peur de tout, de moi, du temps, de la mort, de la perdre. Mon poux s'accélère, voilà que les larmes montent. Je sens qu'il manque une présence ; c'est si fort que j'en souffre.

                Désespérée, j'enfile blouson et chaussures et dévale rapidement les escaliers. Ce n'est pas le moment de pleurer, ni celui d'abandonner. Je prends alors le métro, direction la bibliothèque François Mitterrand. Les gens autour de moi me regardent. Eux-aussi, la pluie les a fait fuir. Les anciens ne disent rien, trop habitués et les enfants hurlent. Je me bouche les oreilles et descends du métro. Dehors, la pluie coule encore. Je tente de trouver l'endroit où Céleste passait ses journées à songer. Personne n'est en vu, seuls les clochards bourrés et les prostituées droguées marchent sous les berges, hurlant à la mort qu'on les libère. Je pars un peu plus loin pour écouter la pluie qui tombe sur la Seine. J'ai bien peur d'arriver trop tard pour lui sauver la vie.

                Je continue à longer notre place habituelle. Ma bouche fume cigarette sur cigarette. Je crois bien que mes larmes tombent sur tout Paris. Difficilement, je réussis à atteindre un banc pour m'y asseoir, entièrement déboussolée par les évènements. Ma certitude est fondée : j'ai perdu Céleste. Elle n'a jamais rien fait d'autre que rêver de la mort.

                Quelques minutes que je me sois assoupies, je sens une présence proche. J'ouvre les yeux et je hurle. Devant moi se tient un corps pâle, nu, la tête gonflée et bleue. Ses veines ressortent et ont éclaté. Un de ses seins est coupé tandis que l'autre est en parfait état. Ses yeux exorbités laissent un regard fixe. Je n'ai jamais vu de pareilles horreurs. Apeurée, je m'accroche au banc vert, les larmes jaillissent à grands flots puérilement. Le cadavre ne bouge pas, seules ses machines s'ouvrent et se referment, de façon régulière mais sourdes.

                Il me suffit d'un simple regard sur son épaule pour découvrir la sanglante vérité. Le cadavre a un tatouage, celui que je lui ai fait. Céleste est là, devant mes yeux, noyée, morte, un peu vivante. Difficile d'exister dans un monde où l'effroyable vérité nous poursuit jusqu'au sang. Mes mains tremblantes s'approchent du corps qui empeste. Il faut que je la touche, il faut que j'en aie la preuve. Elle recule doucement, par curiosité je lui parle. En vain. Un autre moment, elle s'avance vers moi et tend sa main gauche ensanglantée. J'arrive à toucher sa peau affaiblie et malgré mes vomissements fréquents, elle reste auprès de moi. Elle s'est tuée depuis la berge mais elle est là, le relent de mort flotte à présent dans toute la rue. Elle ne me dit rien. Si elle est revenue, c'était pour me prouver qu'elle m'aimait.

                Le jour commence à peine à se lever, le corps maigre et nu se lève de la place. Je n'ose plus la toucher, à peine la regarder. Malgré sa laideur, je me persuade que Céleste est elle-même. Moi Soledad, je ne suis que la fille aux regards perdus et aux bras déchirés. La pluie ne tombe plus, les dernières gouttent se font aspirer par mes vêtements ou se tuent inlassablement sur le sol. Les pieds noirs de Céleste se mettent à courir emportant son corps mais pas son âme. Elle restera dans mon cœur à jamais.

                Je ne rentre pas chez moi ce matin, je n'y rentrerai plus. Je regarde les gens donner à boire à leurs enfants ou leur cacher les yeux s'ils passent devant leurs marginaux du quartier. Je n'ai plus la force de sourire, mes muscles sont atrophiés. Je regarde deux tourterelles se poser sur un fil. J'en ai oublié d'être, après l'alcool et les cachets, les veines y sont passées.

    * je n'ai pas réfléchi à propos du métro la nuit !

     


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