• Le Diable est une femme

                Des caméras. Des couleurs. Des gens. Des studios. Un peu de musique. Voilà ce que rêvait Romane, le jour et la nuit. Voilà ce qu'elle voulait découvrir ; la vie. Du haut de ces dix-huit ans, jamais elle n'avait ressenti quelconques émotions qui puissent la faire exister.

    Elle demeurait des heures assises à songer, filmant chaque insecte, chaque nuage dans le ciel, les étoiles, les poissons. Romane était seule dans son univers fantastique, elle ne connaissait pas le goût des haricots, ni même celui des hamburgers. C'était presque une femme, trop timide, trop modeste aux yeux des gens. Toutefois, quotidiennement et par n'importe quel temps, elle marchait des kilomètres entiers pour filmer des images qui paraissaient la passionner. Elle n'en avait que pour ses films qu'elles gardaient en cachette. Ce qu'elle désirait, c'était s'ouvrir au monde extérieur, qu'on la reconnaisse en tant qu'artiste. Qu'on l'aime ; qu'on la haïsse. Qu'on puisse la critiquer noblement. Elle gardait espoir, mais cet espoir était si maigre, qu'il finit par s'anéantir plus loin dans ses pensées. De père ouvrier, violent, et de mère secrétaire, crispante, son enfance ne fut qu'obligations et travail acharné, quelques amis et des bons repas chez les grands-parents. Son père devint

    ivrogne et alla se tuer près d'un champ de tulipes ; le jour de ses douze ans, on lui offrit une caméra, la première chose qu'elle filma fut une bouteille d'alcool puis le lieu où son père périt. Elle en fut traumatisée. Non seulement, elle faisait des cauchemars toutes les nuits, mais elle refusait totalement de parler. Suite à cette période, elle se renferma sur elle-même, ne faisant plus confiance aux siens, ni à sa mère qui remplaçait son père par plusieurs hommes à la fois.

    Son côté positif refit surface lors de sa majorité, le jour où elle put enfin, vivre, vivre même exister. Elle voulait que les gens la regardent. Sans doute regrettait-elle d'être passé si près d'une belle vie, d'une belle adolescence ? Elle observait les gens de son âge, se dandinant d'un pied sur l'autre, fumant, buvant, se distrayant. Elle savait bien que certains étaient de son côté, qu'ils ne connaissaient en rien ces fêtes, qu'ils rêvassaient nécessairement, se plaignant peut-être trop, pleurant encore beaucoup. Ils étaient pareils, chacun de leurs côtés. Mais Romane ne voulut plus se laisser impressionner par les autres. Elle allait enfin produire de meilleures choses, ses goûts s'amélioraient. Peu à peu, elle se levait le matin pour écrire ou filmer, telles étaient les choses qui la mettaient en osmose avec son corps. Romane

    partit à la recherche de son « elle » Elle n'avait ni argent, ni voiture. Juste une tête et des jambes, affirmait-elle. C'est ce qu'elle hurlait à sa mère et son beau-père qu'elle détestait. Il est vrai qu'elle n'aimait pas beaucoup de choses, la nature, les animaux, la musique. Toutes ces choses et ces gens qu'elle distinguait dans la rue ne l'impressionnaient pas, elle devenait peut-être un peu narcissique. Sa mère le lui reprochait mais jamais elle ne réussit à comprendre sa fille, jamais elle ne put lui parler de la vie qui l'entourait. Romane pensait grandir et vieillir dans un monde plus que mauvais, et pourtant, ce qu'elle voulait, c'était réaliser son rêve. Personne ne connaissait ce qu'il était, il était réalisable, en même temps, il ne l'était pas.

    De ses mains blanches et fines, elle entourait des milliers d'images et de photos, les domptait telle une professionnelle. Elle préservait tout en elle, ses souvenirs, son passé, ses envies. Sa pudeur devenait obsessionnelle, son corps caché par ses vêtements dissimulait en elle-même, un secret insurmontable. Quelque chose qui l'encourageait à en vomir des nuits passées à ne pas y croire, des journées noires à en vouloir mourir. Elle qui continuait à vouloir survivre cette étape, prouvant aux autres enfin, qu'elle pouvait y parvenir. Alors, elle continuait à rêver sans y croire, rêver de gloire mais pas d'amour, rêver d'argent mais pas de maison, rêver d'être elle. Elle fermait les yeux toujours sur ce même univers, l'univers de sa

    beauté cachée, un univers construit pour elle.

    Elle ne prit finalement qu'un sac à dos, très peu d'argent et une volonté prodigieuse. Elle voulut abandonner ses souvenirs chez elle, partant de bonne heure sans oser saluer sa famille. Croyant qu'on la haïssait, Romane n'éprouvait aucun mal à détester, mais avait une difficulté singulière à aimer. Ce sentiment la dérangeait. Cheveux blonds aux yeux amers, la jeune fille versait tout de même quelques larmes de tristesse. Ses yeux bleus semblaient apeurées par cette nouvelle conduite, prouvant une envie de vengeance et une certaine maturité. De petite taille, elle n'eut guerre l'impression que quelconques hommes ne l'aperçurent. C'était comme

    si elle n'était qu'un brin de poussière à travers ces villes et ces pays, à travers ces gens stressés par la vie. Jamais ils ne pouvaient douter de la souffrance de Romane, de ce secret si lourd à porter. De ces envies si impossibles à combattre. Elle ne croyait pas au bonheur mais elle marchait de villes en villes, de chemins en chemins, fumant chaque cigarette comme si c'était un trésor, buvant chaque gorgée d'eau comme si c'était la dernière. Romane, depuis petite, exprimait un goût particulier pour les saveurs niaises ; ce qui pouvait sembler futile pour d'autres. Elle n'aimait ni sourire, ni recevoir un sourire. Sur les bancs où elle dormait, elle entendait des gens se plaindre. Une honte de plus à détourner, des gens en prime à supprimer. Les pensées de Romane n'était pas sur la guerre des pays arabes, ni sur l'augmentation des suicides en France. Elle réservait ses pensées exclusivement pour elle, pour sa caméra, pour son projet d'avenir...

    Elle fut réveillée un matin d'automne après deux semaines de marche, par un homme. Il secouait son corps affectueusement, on voyait qu'il aimait les femmes. De ses lèvres épaisses, il lui parlait sourdement, ne souhaitant pas lui faire peur. Romane sursauta et s'accrocha à son banc vert décoloré. Elle clignait des yeux telle une petite fille, montrant sacrainte d'être regarder de si près. L'homme devait avoir une quarantaine d'années, des cheveux gris déjà arpentés une partie de son crâne, et des dents jaunes prouvées qu'il était fumeur. Il attrapa le bras de Romane pour éviter qu'elle ne s'échappe et lui demanda son prénom. La jeune fille, inquiète tenta de s'échapper astucieusement mais sans succès. L'homme aux dents jaunes avait une force suprême. Elle finit par l'écouter, voyant qu'il n'avait pas la mine d'un tueur, mais plutôt celle d'un passionnée excentrique. Un homme rêveur de jolies femmes, de jolies formes, refusant de vieillir, tentant d'approcher les plus jeunes filles et les plus jolies. Et c'était le ciel qui lui envoyait ce dernier.

    Ayant vu sa caméra et avouant avoir eu le coup de foudre pour cette jeune fille, il n'avait pu s'empêcher de lui offrir un rôle au cinéma. Résistant à la tentation de l'embrasser, il réussit à détourner l'angoisse chez elle. Mais la jeune fille tomba évanouie dans ses bras suite à son offre.

    Elle fut conduite dans un hôpital pour se faire soigner ; depuis dix jours, elle n'avait rien mangé ou presque. Après ce petit séjour de trois jours, Laurent lui offrit un appartement. Vivant à Saint-Tropez, les lieux étaient magnifiques, et Romane put enfin se remplir le cœur de jolies choses. Elle apprécia ces derniers moments de béatitude, l'ambiance prit rapidement une très mauvaise tournure.

    Dès qu'on lui présenta le scénario, elle fut prise de fortes migraines. Craignant le pire, on lui administrait de nombreux cachets. Non seulement, il fallait qu'elle mincisse encore mais de plus qu'elle évite de se plaindre. Son rôle n'était certes, pas représentatif de la célébrité mais il lui paraissait enthousiasmant. Romane vivait son rêve en plein cauchemar. Effectivement, c'était ce qu'elle voulait plus que tout au monde, qu'on lui offre un rôle mais ce n'était pas ce dont elle souhaitait. Elle n'imaginait pas ces robes à enfiler, ce maquillage, ces cris, ce stress constant, cet homme qui l'a harcelé. Ses fortes migraines ne cessaient jamais, elles s'accentuaient à chaque seconde de son existence. Bientôt, c'était des maux de ventre qui la gênait, des courbatures entières, des rhumes. Personne ne pouvait l'estimer, elle qui était perçue comme l'hypocondriaque de la maison. Mais Laurent ne la lâchait pas une

    seconde, il fallait qu'elle lui fasse l'amour, son cauchemar devint celui dont elle n'imaginait même pas.

     

                C'était Elle qui la punissait.

     

    Ne sachant que faire, elle continuait à tourner parmi ses acteurs amateurs et professionnels, ces caméras, ces couleurs, ces maquilleurs, ces coiffeurs. Elle semblait inconnue à ce monde intérieur, ce monde du cinéma, des films, tous ces gens qui animaient leur vie par leur simple passion. Elle pensait pouvoir s'intégrer dans leur univers mais il était bien trop tard. Elle avait construit le sien, elle ne pouvait plus retourner en arrière. Désespérée, elle passait ses soirées à regarder la télévision, si Laurent ne venait pas lui faire apprendre ses scènes ou bien la chérir - elle n'aurait pas choisi ce mot – Elle  se plaignait de la vie qu'elle menait sans rien y modifier. Contrairement à avant, elle n'avait donc plus aucun espoir, aucun avenir. Elle

    pensait qu'elle aurait pu vivre de sa passion, or, il n'en était pas ainsi. C'était sa souffrance et son secret qui l'a faisait reculer.

    Les semaines et les mois passèrent sans succès apparents. C'est comme si Romane s'habituaient à ses souffrances physiques ; mais pas de ses souffrances morales. Elle n'arrivait certainement pas à apaiser son cœur. Sa nouvelle ennemie, Flavie, l'aidait à lui provoquer de fortes colères. D'après Romane, cette femme était nettement trop fière d'elle-même, pensait tout savoir sur sa destinée, sans rien y connaître. Elle était sans arrêt derrière elle, à lui parler, la froisser, la manipuler. Puis, arriva un petit bout de femme, Odile. Cette dernière et Romane arrivaient à bien s'entendre, se comprendre et à s'aimer. Il n'y avait

    pas de définition de la souffrance, d'après Odile, c'était si fort qu'un livre entier ne pourrait la définir. Ensemble, elles purent se battre contre les agressions de Laurent et les pressions du personnel. Romane dut par la suite, faire des séjours dans les hôpitaux pour soigner sa naïveté – d'après Laurent – et sa dépression – d'après Flavie. Sans arrêt rejetée, elle comprit que son destin n'était pas au milieu de ces personnes ingrates, et que le milieu du cinéma ne pourrait jamais la satisfaire. Bien qu'heureuse de jouer le premier rôle, il fallait sans arrêt qu'elle scène dans les bras d'un nouvel homme. Prise sans doute pour un objet, elle confiait son malheur à

    Odile qui la soutenait quotidiennement. Les mois se prolongèrent et le malheur continua.

    Il fallait qu'elle garde ce secret en elle, pourtant, elle ne parvenait pas toujours à garder son calme. Un moment où elle jouait une scène, son corps entier se mit à trembler, à effectuer des mouvements très lents, son langage se perdit au milieu d'un bredouillement absolu. Elle s'assit sur une chaise et tomba inévitablement dans un coma passager. Personne ne sut – pas même de le docteur Trouilli – la raison de cette grande perte de connaissance, ni la cause de ces tremblements et de ces maux importants. A part Romane, mais elle devait se taire.Une fois rétablie, elle reprit le tournage, le cœur battant mais avec ambition. Elle lisait son scénario comme une grande professionnelle, elle y mettait tout son cœur. Le problème se posa

    vers la fin, elle devait effectivement dire une phrase qu'elle aurait voulu changer. Mais nulle personne était d'accord avec elle, si ce n'est Odile, qui pourtant ne comprenait pas l'envie soudaine de Romane. Cette phrase la mettait dans tous ces états, elle refusait catégoriquement de le dire, et encore moins de le crier. Elle se mit à regretter ces mois de tournage, elle avait un si mauvais pressentiment. Pénitence. Obsession. Malheur.

                Elle eut raison. Ses grelottements recommençaient, les maux de tête, les mauvaises nouvelles se multipliaient, il fallait qu'elle garde son air paisible, ainsi personne ne pourrait se douter de son secret. Lourd et pas évident à interpréter. Et à croire. Elle redoutait Laurent, son amour et le désir qu'il avait pour elle. Elle redoutait ses paroles et ses gestes, même son corps. Il n'était peut-être pas le sien. A qui parlait de ses peurs ? Odile avait une personnalité fragile et un tempérament d'anxieuse, elle ne supporterait pas les plaintes de son amie. Brusque et dangereux serait de partager ce secret.

    Il vint le jour de souffrances atroces, d'un baiser en trop, d'un corps nue sous le lit. Romane accompagnait Laurent dans ses périples du week-end, dans ses boîtes, ces appareils photos commençaient à lui coller au niveau du visage, et l'étouffait. Elle toussait légèrement cachée dans son blouson verdâtre, elle prenait la main de Laurent croyant sans arrêt, que malgré tout, il était un homme convenable. Grâce à lui, elle réalisait son rêve dans le cinéma. Elle ne l'aimait pas, juste l'appréciait pour son offre. Lui, il parlait d'avenir, cette avenir incertain qu'elle devait penser tous les jours. Ce film bientôt terminé, peut-être aimé par les téléspectateurs. Le tournage était presque fini, il ne restait que la dernière scène, encore un faux baiser fougueux à donner. Elle savait le faire, sans trop de difficultés, elle n'avait plus

    peur, même son cœur ne battait plus la chamade. Avec fragilité, elle prenait la main de l'homme pour continuer le câlin. Laurent n'aimait plus ces échanges, mais il acceptait tant bien que mal de voir sa bien-aimée dans les bras d'un autre homme. 

    Une fois le tournage terminé, les photos et les interviews prirent place. Romane devait s'exprimer devant ses hommes aux grands nez, ses radios dont elle ne connaissait même pas le nom, à des gens plus ou moins importants. A des femmes blondes qui criaient, hystériques, à des petits hommes d'affaire qui parlait d'argent. Elle devait répondre à desquestions personnelles, à des questions sur le tournage. Les gens connaissaient son histoire, son histoire avec Laurent, ses maladies, ses préférences. Laurent la traitait telle un objet, l'héroïne sans talent du film « Diable que fais-tu ? » Comédie drôle et tragique à la fois.  Les choses changèrent au moment où le film défila sur les écrans, où les gens payaient les places pour le

    regarder. Romane oubliait nettement ses soucis, elle ouvrait les yeux, elle s'apercevait enfin qu'elle devenait connue, qu'elle était une assez bonne actrice. Elle se mit après plusieurs mois à recevoir des offres de tout genre, même du porno mais Laurent la retenait, il ne la quittait plus. Possessif, il passait ses journées à l'appeler lorsqu'elle disparaissait. Malgré les apparences, Romane souffrait inlassablement de cette union inventée, peut-être culpabilisait-elle d'avoir été assisté pour obtenir un rôle ? Connue ainsi tant des médias. Séparation

    brutale. En elle s'éveilla la femme qu'elle devait être.

    Une gifle, deux gifles, des verres d'alcool en trop et les brutalités se virent apparaître. Romane eut de nouveaux tremblements, plus intenses et extrêmement douloureux au moment où elle prononça les mots de la fin de leur union. Elle tomba à terre, puis hurla. Au dessus de cette dernière, se tenait Elle, encore ce diable, Laurent, le maître du feu, de la vengeance, le sadique né, ce pervers altéré. Son costume n'était autre que rouge, sa voix, celle d'une femme, qui d'ailleurs poussa de petits gémissements puis une phrase que Romane ne put déchiffrer. Romane était la seule humaine à savoir que le Diable est une Femme. Et sensible. La jeune

    fille, une meurtrière involontaire se fit tuer par Elle. Romane tout le long de sa vie, dû garder le secret d'avoir tué un jeune, l'homme à la queue rouge, celui qui l'avait aimé de sang-froid. Elle dut se taire ; elle avait vu le Diable, il n'était autre qu'une femme s'emparant d'une personne pour égorger les gens qu'elle vengeait. Romane fut tué par Elle ; retrouvait en morceaux, nue sous le lit, avec pour mission de se taire à jamais.

     

        Grâce à ça, j'ai gagné deux places de cinéma, pleins de bonbons et un livre. Et surtout, cette nouvelle rencontre (que j'attendais depuis 5 ans)


  • Commentaires

    1
    Mercredi 30 Mars 2005 à 03:07
    Pour Soledad ma Belle Bulle
    De nature innocente la nature est changeante/De facon ravageuse la nature est tueuse/Les discours trop prolixes plutot une rhetorique/Lachetes familieres qui nous rendent guerieres/Et d'une main experte qu'un glaive nous transperce/L'on respire comme ils mentent on manie Elegance/Aux temps des favorites autant de reussites/Pour l'Homme qui derriere A une belle qui s'affaire/Faire de leurs vies un empire et Marie est_______/Faire l'Amour a Marie sur le violent soupir/Faites l'Amour ni la guerre c'est le monde a trop faire/Faites du bruit dans le textes,le sens et le sexe/Nos vies a l'envers Nos vices a l'envers Boullon
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